Le trésor de Madame du Barry
On ne peut pas parler de Madame Du Barry et de sa vie à Louveciennes sans évoquer son prestigieux trésor.
Jeanne Bécu naît en 1743. Rien, dans ses origines, ne la destinait à la cour. Un mariage arrangé avec un du Barry change sa vie : cette famille, proche du palais, lui ouvre les portes de Versailles et lui permet d’être présentée au roi presque aussitôt. Louis XV en fait sa favorite, et elle le restera jusqu’à sa mort, en 1774.
Dès que le succès de la nouvelle favorite est connu du public, les fournisseurs accourent en foule. Ce ne sont que joailliers, orfèvres, bijoutiers, parfumeurs, brodeurs, fourreurs, chapeliers, frangiers, galonniers, boutonniers, chamarrures, doreurs, fondeurs, marbriers, marchands de toiles, de soieries, de dentelles, modistes, couturières, lingères, qui se disputent les commandes de madame Du Barry. Les peintres, les sculpteurs, les poètes se pressent autour d’elle pour mettre en valeur ses grâces et sa beauté.
D’après Henri Welschinger, (1846-1919) « dès le premier jour, le Roi donnait à sa nouvelle maîtresse un collier de diamants, une aigrette et une paire de boucles d’oreilles en girandoles »
Rapidement elle fut à la tête d’une immense fortune, grâce aux largesses du Roi.
Le roi la couvre de présents sans compter : bijoux par centaines, boîtes précieuses, pièces d’orfèvrerie, nécessaires en or. Pour abriter ce trésor accumulé, qui finit par occuper plusieurs pièces, il lui offre le château de Louveciennes. À la mort de Louis XV, elle garde tous ses biens mais doit quitter la cour. Un bref passage au couvent suffit à la remettre en grâce, et elle retrouve sa fortune intacte — plus de 540 000 livres rien qu’en bijoux, une somme considérable pour l’époque.
La Révolution la surprend alors qu’elle est devenue la maîtresse du duc de Brissac, l’une des premières victimes des massacres révolutionnaires. Elle aurait sans doute pu traverser cette période sans trop d’encombres si elle n’avait, en janvier 1791, monté en épingle le cambriolage — sans doute fictif — de son château. En décrivant complaisamment les bijoux volés, elle rappelle à tous l’ampleur d’une fortune que l’on avait presque oubliée. Les pièces réapparaissent en Angleterre, où elle se rend elle-même quelque temps. Mais le mal est fait : les jalousies se réveillent. Son propre domestique, Zamor, la dénonce. Un jacobin nommé Greive orchestre son arrestation et son procès, tout en s’installant seul à Louveciennes pour fouiller le château à la recherche du trésor.
Car tout, en réalité, avait été dissimulé. Ce que Louis XV lui avait offert — un ensemble comparable à celui d’un musée — se trouvait enterré ou muré un peu partout : dans les caves du château, dans le parc, dans les bois alentour, jusque dans les bassins de Marly, où l’on repêchera plus tard des bijoux jetés à l’eau. Mais tout ne sera jamais retrouvé.
Devant ses juges, Mme du Barry espère négocier sa vie contre ses secrets. « Mes biens les plus précieux sont cachés dans la terre de mon parc, de ses dépendances, dans des cachettes connues de moi seule », déclare-t-elle. Le Tribunal révolutionnaire dépêche alors des ouvriers à Louveciennes. Pour gagner du temps, elle livre quelques emplacements : un nécessaire d’or et 1 351 louis d’or de 24 livres cachés près de la glacière ; non loin, une chaîne de diamants, des colliers, des bagues, un portrait de Louis XIV serti d’or ; dans une boîte de sapin, une montre sertie de diamants, des rubis, des éperons d’or et de la vaisselle précieuse. Sous un escalier muré, on découvre encore un nécessaire d’or et des médailles antiques, ainsi qu’une partie de la fortune que le duc de Brissac, pressentant le danger dès 1789, lui avait confiée. Dans le jardin de son valet Moirin, on trouve 1 200 livres, quarante doubles louis d’or et divers objets. Les bois voisins, eux, ne seront jamais fouillés — et pourraient bien avoir gardé leur part de secrets.
Les commissaires ne retrouvent ainsi qu’une partie du trésor. Mme du Barry garde le reste comme dernière carte à jouer. À la veille de son exécution, elle demande un sursis, prétendant avoir encore des révélations à faire. Mais le tribunal, lassé, et un peuple qui réclame sa tête, n’accordent aucun délai — tandis que déjà, certains se pressent pour s’approprier ce qui reste de sa fortune connue.
Le 6 décembre, madame Du Barry comparaît devant le tribunal, elle est condamnée à mort. Le 8 décembre 1793, à quatre heures du soir, elle montait sur la charrette fatale, et, parmi ses derniers cris, on entendait cet effroyable appel au bourreau : « Encore un moment, monsieur, je vous en prie ! »

Elle est finalement exécutée en décembre 1793 dans d’épouvantables conditions, maintenue, pleurante, par les bourreaux. Elle refusait, tout simplement d’aller à la mort. Tous ceux à qui Mme du Barry avait confié de ses trésors furent ensuite arrêtés. Parmi eux, celui qui, on ne sait où, cacha pour elle quelque part dans Louveciennes sa vaisselle en or, vaisselle qu’on ne retrouva jamais. Sa femme, elle aussi arrêtée à Versailles, s’ouvrit la gorge avec un rasoir, dans sa cellule, pour ne pas parler. Pendant des mois, dans le village, suicides et assassinats se succédèrent ainsi à grande cadence, d’où le nombre considérable de caches restant à découvrir non plus dans le parc du château de Madame du Barry de Louveciennes, mais dans les jardins des alentours et surtout les bois avoisinants.
Dans une étude concernant les trésors évoqués par Robert Charroux, l’historien et chercheur Pierre Jarnac nous apprend que, de 1768 à 1774, outre les cadeaux qu’elle reçut de partout, Mme du Barry acquit sur ses fonds propres pour plus de deux millions de bijoux et d’objets précieux. Il nous apprend aussi que la liste complète des ultimes trésors qu’elle essaya de monnayer avant de monter sur l’échafaud, ceux qui ne furent donc jamais recherchés, existeraient encore.
Références :
Henri Welschinger, Les bijoux de Madame du Barry
Évelyne Lever, Madame du Barry, Fayard
– Biographie de référence, fondée sur un dépouillement systématique des archives. Approche rigoureuse, prudente sur les hypothèses politiques.
Frantz Funck-Brentano, La cour de Louis XV
– Ouvrage ancien mais fondamental.
Revue Trésors de l’Histoire
– numéro 122 de septembre 1995 par Didier Audinot




